Esprit, où es-tu ?

Esprit, où es-tu ? Source: Gettyimages.ru
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Les résultats du sommet du G7 à Évian semblent avoir conforté l’Europe dans sa stratégie ukrainienne et infléchi l’approche de Donald Trump. Alors que Washington redéfinit son rôle au sein de l’OTAN, les perspectives d’un règlement diplomatique s’éloignent. Analyse de Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de Russia in Global Affairs.

Les dirigeants européens se félicitent des résultats du sommet du G7 à Évian. Ils ont réussi non seulement à éviter une nouvelle brouille avec Donald Trump, mais aussi, disent-ils, à influencer la position du président américain sur les perspectives du conflit en Ukraine. À en juger par l’attitude de Trump lui-même, certaines évolutions ont effectivement eu lieu.

Jusqu’à un certain moment, Trump estimait que l’issue de la confrontation était jouée d’avance : la Russie l’emporterait grâce à son potentiel largement supérieur. Il pensait que l’Ukraine devait en prendre acte et accepter des concessions au plus vite afin d’éviter de perdre davantage encore. Les « accords » conclus à Anchorage reposaient sur ce postulat. L’Europe et Kiev semblent désormais avoir réussi à convaincre Trump que l’issue n’était pas déterminée et que le moment n’était pas venu de conclure un accord. Rien ne presse, et les conditions seront plus avantageuses ultérieurement.

Dans une certaine mesure, le dirigeant américain est indifférent à l’issue précise du conflit ukrainien. Il est clair qu’une grande victoire russe ne ferait pas son affaire, scénario auquel les États-Unis s’opposeraient clairement. Les autres solutions possibles sont toutefois plus ou moins acceptables, quel que soit le tracé de la ligne de démarcation.

Zelensky a interprété les résultats de sa visite en France comme une marque de soutien sans équivoque, d’où ses vives sorties de ces derniers jours à l’adresse de la Biélorussie, de la Pologne et, naturellement, de la Russie. L’Europe l’encourage et les États-Unis ne s’y opposent pas. Dans les faits, cela signifie que l’Europe recherche l’escalade et ne craint pas un affrontement direct avec la Russie, tandis que les États-Unis font savoir qu’ils n’ont pas l’intention d’y participer directement, mais soutiendront probablement leurs alliés et partenaires à distance, en fournissant des armes, moyennant paiement, et du renseignement, comme ils le font actuellement pour l’Ukraine. Reste la question de la dissuasion nucléaire : les Américains préfèrent ne pas l’aborder, même s’ils voient d’un mauvais œil les idées européennes relatives à un parapluie nucléaire autonome, notamment français.

La déclaration du secrétaire à la Défense Hegseth à Bruxelles, selon laquelle les États-Unis lancent pour six mois une révision de leur rôle au sein de l’OTAN, confirme cette tendance. Rutte, le secrétaire général de l’Alliance, a annoncé que la réduction de la présence américaine en Europe débutait immédiatement. À l’issue de cette révision, Washington définira probablement avec clarté les limites de sa présence et de ses engagements sur le Vieux Continent. Les propos de Trump, comme toujours assez confus, vont dans le même sens.

Un processus parallèle est à l’œuvre : des tentatives visant à constituer un conglomérat européen unifié, à la fois politico-militaire et militaro-industriel, au sein duquel l’Ukraine jouerait le rôle de fer de lance et de force structurante. Cette perspective convient aux Européens car elle permet de contourner la question de l’adhésion de Kiev aux alliances formelles (UE et OTAN), une question à laquelle personne ne souhaite répondre.

Les États-Unis ne s’y opposent pas non plus. Trump et la quasi-totalité de ses collaborateurs soutiennent depuis longtemps que l’Europe doit assumer la responsabilité de sa propre sécurité. Si le facteur ukrainien y contribue, tant mieux. Il importe naturellement pour les États-Unis de conserver une supervision globale de ces processus et de veiller à ce qu’il n’émerge rien en Europe de susceptible de poser problème, et encore moins de remettre en cause les États-Unis. Toutefois, l’avance accumulée au fil des décennies, et qui s’est encore accrue ces dernières années, rend un tel scénario hautement improbable.

Qu’est-ce que cela implique pour le processus diplomatique lié à la crise ukrainienne que Trump continue de qualifier de prioritaire ? Objectivement, les perspectives ne sont guère encourageantes à ses yeux. Dans quelle mesure les « ententes » conclues à l’issue de la réunion d’Anchorage pourraient-elles réellement être mises en œuvre, voilà un sujet de discussion. Si les résultats des efforts déployés l’automne et l’hiver derniers ne peuvent guère être qualifiés d’impressionnants, il existait tout de même, du moins en apparence, une certaine volonté d’agir. À l’heure actuelle, celle-ci ne se fait pas du tout sentir ; et si l’analyse susmentionnée de l’évolution de la situation en Europe et aux États-Unis se vérifie, rien ne permet de compter sur une implication réelle de tiers dans la diplomatie. À strictement parler, actuellement, la plupart des acteurs politiques se satisfont de la situation telle qu’elle est : la voie tracée offre un certain confort.

L’attitude de l’une ou l’autre des parties pourrait-elle évoluer au point de modifier le paysage politique global ? La position de l’Ukraine restera inchangée : Zelensky et son entourage n’ont nulle part où battre en retraite. L’Europe, dans sa configuration politique partisane actuelle, a beaucoup misé sur la défaite de la Russie dans le conflit ukrainien, et modifier cet objectif bouleverserait de nombreux cadres établis. Cela concerne l’argument de « l’ennemi aux portes », crucial pour préserver l’unité européenne, comme il l’était durant la guerre froide.

En théorie, des changements sont possibles si les dirigeants actuels, profondément impopulaires dans des pays clés, sont contraints de se retirer et de céder la place aux forces nationales souverainistes qui y sont en plein essor. Toutefois, d’éventuelles nouvelles autorités se heurteraient à des contraintes considérables imposées par une conjoncture écrasante.

Aux États-Unis, Trump et compagnie représentent probablement le degré maximal de « compréhension » que l’on puisse espérer ; il n’existe pas, et il n’existera pas, de forces plus « compréhensives » ou plus motivées. Comme cela a déjà été souligné dans ces colonnes, l’« esprit » des négociations entre grandes puissances (Yalta, Helsinki, etc.) se traduit par des résultats concrets lorsque les enjeux sont susceptibles de définir l’ordre mondial et/ou de conjurer de très graves dangers. Cette perception fait actuellement défaut ; l’« esprit d’Anchorage » prend une tournure empreinte de sarcasme. Et bien que les risques s’accumulent, l’escalade est jugée acceptable. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela n’élargit pas les perspectives de la diplomatie.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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