Karine Bechet, docteur en droit public (France), présidente de l'association Comitas Gentium France-Russie, animatrice du site Russie Politics.

Quel est l’intérêt pour la Russie d’une rencontre entre Poutine et Zelensky ?

Quel est l’intérêt pour la Russie d’une rencontre entre Poutine et Zelensky ? Source: Sputnik
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Des contacts informels continuent à être maintenus par la Russie avec le régime de Kiev, ce qui pour l’instant ne permet pas d’endiguer l’escalade du conflit. Pour Karine Bechet, la diplomatie impose parfois de savoir garder ses distances pour obtenir les résultats recherchés.

Comme le reconnaît Youri Ouchakov, conseiller spécial du Président russe, des contacts secrets et informels sont entretenus entre la Russie et l’Ukraine. Un « businessman » bien connu, mais dont le nom n’a pas été officiellement révélé, vient d’ailleurs de faire un aller-retour à Kiev, pendant que l’armée atlantico-ukrainienne est passée aux frappes systématiques des moyens de transport de voyageurs en Russie se dirigeant vers la Crimée, faisant des morts et des blessés presque chaque jour.

Pour autant, ce n’est qu’un secret de Polichinelle. Il s’agit de l’oligarque Roman Abramovitch, celui-là même qui est fermement tenu par les Britanniques et qui a d’ailleurs au début de l’Opération militaire spéciale pu organiser l’exfiltration de certains de leurs ressortissants faits prisonniers, ainsi que le « retour au pays » des néonazis d’Azov, pris par l’armée russe.

Si les contacts sont importants en période de conflit, le choix des intermédiaires, que ce soit ici ou pour les questions commerciales avec les États-Unis est fondamental : ces personnes étant largement intégrées dans le camp adverse, soit formées par lui, soit y ayant des intérêts sérieux, ne peuvent défendre efficacement les intérêts de la Russie. Ce que chacun peut remarquer, au regard des conséquences.

Pour qu’une négociation, a priori, ait une chance d’être efficace, il faut au minimum que l’intermédiaire soit respecté par l’autre partie. Ces personnes ne peuvent être respectées par les adversaires de la Russie, puisqu’ils sont soit leur créature (dans le cas des négociations avec les États-Unis, puisque Kirill Dmitriev faisait partie de cette équipe au pouvoir à Washington), soit est largement tenu par ses intérêts financiers (dans le cas d’Abramovitch et de la Grande-Bretagne). 

Et selon certains bruits de couloir, Abramovitch aurait l’ambition de devenir l’intermédiaire privilégié entre la Russie et l’UE, ce qui ferait de lui l’alter ego parfait de Dmitriev avec les États-Unis. Avec les mêmes effets.

Ainsi, une lettre a été remise au président russe au nom de Zelensky. Plus qu’un courrier, il s’est agi d’une démarche politico-médiatique, largement mise en scène et in fine facilitée par ces « contacts secrets », dont désormais chacun est au courant.

Si la forme laisse à désirer, le fond n’est pas mieux. Comme le souligne le président russe, « Et cette lettre dont vous parlez contient effectivement des éléments d'impolitesse. De quoi s'agit-il ? Est-ce une façon de réunir les conditions d'une rencontre et de négociations personnelles, ou bien de créer un climat où toute rencontre personnelle est impossible ? Je pense que c'est la seconde option ».

Quel est l’intérêt pour la Russie d’une rencontre actuellement entre Poutine et Zelensky ? Aucun. En revanche, l’intérêt est réel pour les adversaires.

Les Atlantistes savent pertinemment que dans cette configuration du conflit, indépendamment de leur propagande, ils ne peuvent reprendre la main sur le plan militaire. Ils ont donc besoin de réactiver le plan des négociations diplomatiques, qui est au point mort, que ce soit avec les Européens (depuis longtemps) ou avec les États-Unis.

Une rencontre entre Poutine et Zelensky permettrait de légitimer Zelensky, autant que de maintenir l’illusion que le conflit est bien entre deux États : l’Ukraine (qui pourtant a juridiquement perdu son caractère étatique depuis 2014) et la Russie. Les Européens ne seraient alors que des « cocontractants » de l’Ukraine et les États-Unis reviendraient dans le rôle de « l’intermédiaire » (tout en continuant à soutenir militairement l’Ukraine, comme le Secrétaire d’État américain l’a reconnu).

Si cette rencontre n’est pas prévue par la Russie, il n’en reste pas moins que les mythes ont la vie dure et le Kremlin a déclaré prendre note de la déclaration de Rubio... tout en remerciant Trump pour ses efforts de paix. Soit.

La Russie étant focalisée sur les Européens, qui seraient à ce point indépendants, autonomes et souverains face aux États-Unis que ceux-ci cherchent à être réintégrés dans le jeu diplomatique... avec les États-Unis.

Ainsi, le président finlandais déclarait qu’il fallait reprendre les négociations avec la Russie au sujet de l’Ukraine et avec elle, mais surtout avec la participation des Américains. Et bien sûr, ce dialogue avec Poutine doit se tenir en occupant une position de force. Autrement dit, rien n’a changé.

De leur côté, la troïka des dirigeants français, britannique et allemand, soutient l’idée d’un dialogue direct entre Zelensky et Poutine et se voit bien en train se « sécuriser un cessez-le-feu ». Autrement dit, ils pourraient s’installer officiellement en Ukraine et préparer la nouvelle agression tout en maintenant la pression sur la Russie.

Les Atlantistes ont besoin de temps. Tout d’abord, pour se donner les moyens d’une production militaire plus importante. Ensuite, pour affaiblir politiquement la Russie. 

En effet, la consommation d’armes en Ukraine est importante et les circuits de production et d’approvisionnement du front par les Américains et les Européens ne sont pas suffisants pour renverser la tendance. 

De plus, ils veulent montrer au peuple russe, dont de plus en plus de familles ont un proche sur le front, que les élites russes ne sont pas tant intéressées par la victoire que par la paix. Cela permettrait de déstabiliser la Russie de l’intérieur, ce qui ouvrirait la voie à un scénario syrien.

Les relations diplomatiques ne sont pas un but en soi. Elles doivent permettre d’obtenir un certain résultat. Pour les Atlantistes, la situation est claire : soit gagner du temps, soit obtenir sur le front des négociations ce qu’ils ne peuvent obtenir sur le front militaire. De son côté, la Russie, en revanche, a, elle, intérêt à une pause diplomatique doublée d’une reconsidération de son discours politico-médiatique, afin de dicter ses propres règles. Les négociations sont un front comme un autre, il faut aussi le maîtriser et non pas jouer selon les règles de l’adversaire.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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