Les élections législatives en Serbie ont conduit au départ du Premier ministre sortant, Aleksandar Vucic, après 14 ans de pouvoir. Pour Karine Bechet, si «La Liste des étudiants» promet de ne pas changer de ligne à l’international, notamment à l’égard de la Russie, combien de temps pourra-t-elle résister à la pression de Bruxelles ?
Après deux années de manifestations, le Premier ministre a annoncé des élections législatives anticipées afin de restaurer le calme dans le pays. Sans surprise, il a perdu le pouvoir et reconnu une défaite à laquelle, manifestement, il se préparait : le soutien des Européens à l’opposition était trop ouvert pour qu’il ait une chance.
Or, Aleksandar Vucic n’est pas un combattant, c’est un homme de compromis, qui a tenté de trouver une voie médiane pour la Serbie, entre l’engagement européen et les liens historiques et civilisationnels avec la Russie.
Manifestement, pour les Globalistes européens, l’heure n’est plus aux compromis, il a fallu le faire descendre du train. Il est descendu.
Le parti d’opposition, sorti de nulle part, appelé « La Liste des étudiants », s’est soudainement imposé, sans aucun passé politique. La dénomination est une parfaite opération d’ingénierie sociale, qui doit souligner le caractère non politique, non partisan et donc soi-disant indépendant et populaire du mouvement.
Ne rêvez pas : ce « miracle » n’est possible que contre des élites un tant soit peu nationales et avec un soutien total des Globalistes.
Et les résultats sont là, en tout cas préliminaires : le Parti progressiste de Vucic a obtenu environ 1,72 million de voix, quand celui de la Liste des étudiants en a recueilli 2,2 millions, soit une majorité de 52 % contre 32,3 %. Même si d’autres partis peuvent passer la barre des 3 %, ce qui n’est pas évident, cela ne changera pas la donne. Un nouveau joker est entré sur la scène politique serbe.
La ligne posée par les représentants de l’opposition se veut modérée : à l’intérieur, lutte contre la corruption ; pas de changement majeur à l’international — notamment pas de sanctions contre la Russie, car cela serait contre-productif pour l’intérêt national serbe. Comme le déclare Jovo Bakić : « Nous respectons la Russie à la fois en tant que grande puissance et en tant que partenaire historiquement important... il n'y aura aucun changement à ce sujet ».
Immédiatement, les dirigeants européens et les médias ont félicité les nouveaux vainqueurs, célébrant chacun à sa manière l’arrivée « d’une nouvelle ère ». Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a précisé la ligne de l’UE : « Nous sommes prêts à soutenir les réformes en matière d'État de droit, de liberté des médias, de lutte contre la corruption et de solides institutions démocratiques, et à travailler ensemble pour faire avancer l'avenir de la Serbie dans l'Union européenne. »
L’Union européenne est-elle à ce point inquiète de la corruption en Serbie et prête à renforcer la lutte contre la corruption pour soutenir un gouvernement qui ne s’alignerait pas sur ce qui est le dogme fondamental aujourd’hui : la lutte contre la Russie et donc le soutien à l’Ukraine ?
Difficile à croire...
La lutte contre la corruption est un levier très efficace d’ingérence politique extérieure. Nous avons vu cela avec le projet Navalny pour la Russie. D’une manière générale, des élites corruptibles et corrompues sont utiles, car leur faiblesse permet le contrôle. La corruption n’est donc pas combattue par les Atlantistes, mais bien au contraire, favorisée de différentes manières. D’autant plus que la corruption semble être inhérente au processus politique, quel que soit le pays. Ainsi, quand des élites commencent à déranger, il est toujours possible d’activer le levier « lutte contre la corruption ». Qui peut être contre ?
En ce sens, il semblerait que Vucic ait fini par trop déranger les Atlantistes européens. Non pas que les élites aient été trop corrompues, mais il n’était pas suffisamment docile. Il voulait être avec les Européens, sans pour autant perdre la Russie. Cette position, aujourd’hui, dans le cadre de la remilitarisation de l’Europe contre la Russie, est une position inacceptable.
La véritable question qui se pose ici est de savoir si les membres de cette Liste des étudiants sont naïfs ou retors. Autrement dit, ne comprennent-ils pas que l’UE se moque éperdument de la lutte contre la corruption en Serbie, mais avait besoin d’un instrument (la lutte contre la corruption) et d’acteurs avec un capital politique intact (eux) pour faire tomber des élites qui n’étaient plus adaptées aux impératifs du moment ; ou bien le comprennent-ils parfaitement, mais, sans tenir ce discours, dans un pays civilisationnellement et historiquement lié à la Russie, ils n’auraient pas pu obtenir la victoire ?
N’ayons aucun doute : la pression européenne pour un changement de cap, notamment à travers le renforcement de la guerre cognitive, et contre les élites et contre le peuple, par ce qu’Ursula von der Leyen appelle « les réformes en matière de liberté des médias » ou encore « le renforcement de l’état de droit », va être activée.
Combien de temps ce gouvernement va-t-il tenir face à ces pressions et manipulations (s’il est naïf) ? Combien de temps ce gouvernement va-t-il attendre pour tomber le masque et mettre en œuvre une ligne globaliste, cette fois-ci sans concessions nationales, à la différence de Vucic, qui n’osait pas faire le grand saut ?
Pour autant, la question de l’ingérence européenne dans les élections serbes a déjà été soulevée. Vucic lui-même l’a évoquée. Et elle est très bien formulée, en ce qui concerne la Bosnie-Herzégovine, par Dragan Dakic, conseiller du président de l’Assemblée nationale de la République serbe de Bosnie (Bosnie-Herzégovine) : « comment devrions-nous évaluer une élection administrée par des institutions nationales, lorsque des règles et conditions importantes de la compétition politique sont introduites par une autorité externe » ?
En effet, « lorsqu'un acteur externe détermine des règles essentielles sans être responsable devant l'électorat, le pouvoir de décision et la responsabilité démocratique se séparent des institutions nationales ».
Ce constat glaçant est valable pour tous les pays. Nous aurons bientôt la réponse en ce qui concerne la Serbie. Une leçon est toutefois à tirer pour tous ces leaders d’Europe de l’Est qui veulent faire le grand écart entre l’UE et la Russie, qui ont la faiblesse de croire que les concessions qu’ils accordent à l’Europe les autoriseraient à garder des relations quasiment normales avec la Russie : cette faiblesse n’est pas acceptée par Bruxelles, qui ne reconnaît que la force ou la soumission.
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