Cuba sous asphyxie : quand la pression américaine transforme la crise économique en crise de survie

Cuba sous asphyxie : quand la pression américaine transforme la crise économique en crise de survie Source: Gettyimages.ru
Cuba sous asphyxie : quand la pression américaine transforme la crise économique en crise de survie [photo d'illustration]
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Alors que l’économie cubaine s’enfonce dans le marasme, le durcissement des sanctions américaines accentue les pénuries, fragilise l’approvisionnement énergétique et réduit encore les marges de manœuvre de La Havane. Jusqu’où une telle pression peut-elle faire basculer l’île ? Analyse de Rodrigue Nana Ngassam.

Il est des crises qui naissent d’un effondrement interne et d’autres que des contraintes extérieures viennent précipiter. À Cuba, les deux dynamiques se superposent. L’île paie depuis longtemps une faible productivité, un sous-investissement chronique, un appareil énergétique vieillissant, des difficultés agricoles, des distorsions monétaires et la lenteur des réformes. Mais en 2026, la pression américaine a changé d’échelle. Elle n’explique pas à elle seule la crise cubaine ; elle en constitue désormais un puissant facteur d’aggravation.

Les chiffres donnent la mesure du basculement. Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), le produit intérieur brut cubain s’est contracté de 3,8 % en 2025, deuxième année consécutive de recul. Pour 2026, l’institution projette une nouvelle contraction de 6,5 %, soit une baisse de 10,3 % sur deux ans. Le contexte est marqué notamment par l’interruption de l’approvisionnement pétrolier extérieur, l’effondrement du tourisme et l’isolement financier et logistique de l’île. Ce qui se joue dépasse donc la simple récession : ce sont les capacités mêmes de l’économie à produire, transporter, importer, éclairer et approvisionner la population qui sont mises sous tension.

De l’embargo à l’étranglement logistique

L’embargo américain ne date évidemment pas d’hier. 2026 marque cependant un durcissement significatif. Après l’interruption des livraisons vénézuéliennes de pétrole, Washington a élargi ses pressions aux acteurs étrangers susceptibles de contribuer au fonctionnement de secteurs stratégiques de l’économie cubaine. Les autorités américaines présentent leur stratégie comme un moyen d’obtenir des changements politiques et économiques à La Havane.

La puissance d’une sanction ne se mesure toutefois pas seulement à ce qu’elle interdit juridiquement. Elle réside aussi dans ce qu’elle décourage économiquement. En mai 2026, CMA CGM et Hapag-Lloyd ont suspendu leurs réservations à destination et au départ de Cuba, invoquant les risques liés aux nouvelles mesures américaines. Selon des sources du secteur citées par Reuters, la suspension pourrait toucher jusqu’à 60 % du fret conteneurisé cubain.

Pour une île largement dépendante des importations, la contraction simultanée des approvisionnements énergétiques, du transport maritime, des recettes touristiques et des financements produit un effet cumulatif. Lorsque le carburant manque, les centrales produisent moins, les chaînes logistiques ralentissent, l’industrie réduit son activité, l’agriculture transporte plus difficilement ses récoltes et les services essentiels sont fragilisés.

Les bouées de sauvetage se rétractent

Pour comprendre la gravité du moment, il faut rappeler que Cuba a longtemps amorti une partie de ses difficultés économiques grâce à des soutiens extérieurs. Après la disparition de l’Union soviétique, le Venezuela est devenu l’un des principaux poumons énergétiques de l’île. Encore en 2025, Caracas fournissait environ 26 500 barils par jour, soit près du tiers des besoins pétroliers cubains. L’arrêt de l’approvisionnement vénézuélien au tournant de 2026 a donc supprimé une protection énergétique dont La Havane bénéficiait depuis plus de deux décennies.

La Russie constitue une autre profondeur stratégique. Héritière de la relation soviétique, Moscou a maintenu une coopération politique, économique et énergétique avec Cuba. Fin mars 2026, un pétrolier russe a livré environ 700 000 barils de brut, apportant un répit réel mais de courte durée : la cargaison ne représentait que quelques jours de consommation aux niveaux habituels.

Le Mexique avait lui aussi pris une place croissante dans l’approvisionnement cubain. Pemex a livré à l’île pour 496 millions de dollars de pétrole et de produits pétroliers en 2025. La Chine, quant à elle, intervient davantage dans la diversification énergétique : avec son soutien financier et matériel, Cuba a installé plus de 1 000 MW de capacité solaire supplémentaire en un an.

Les soutiens apportés ne relèvent pas seulement de la solidarité politique. Ils dessinent une véritable géopolitique de la résilience cubaine : Caracas apportait le pétrole, Moscou un appui stratégique et énergétique, Pékin des capacités de diversification et Mexico un relais régional. Leur affaiblissement simultané réduit les possibilités de contournement dont disposait traditionnellement La Havane. C’est aussi ce qui donne au durcissement américain de 2026 une portée particulière.

L’énergie, point de rupture

Le système électrique cubain était déjà fragile bien avant l’actuel durcissement. Les centrales sont anciennes, l’entretien insuffisant et les capacités d’investissement limitées. Il serait donc inexact d’attribuer à Washington l’ensemble des défaillances du réseau.

Mais il serait tout aussi difficile d’ignorer l’effet du choc énergétique actuel. Dans une société moderne, l’électricité conditionne presque tout : conservation des aliments, pompage de l’eau, fonctionnement des hôpitaux, télécommunications, industrie et services. Fin septembre, les Nations unies estimaient qu’environ 3,5 millions de personnes étaient touchées par des difficultés d’approvisionnement en eau, aggravées par les défaillances électriques.

La responsabilité cubaine ne disparaît pas

Reconnaître le poids des sanctions ne signifie pourtant pas exonérer La Havane de ses propres responsabilités. Pendant des décennies, l’économie cubaine a souffert d’une centralisation excessive, d’une faible efficacité de nombreuses entreprises publiques, d’obstacles à l’investissement et d’un système monétaire générateur de profondes distorsions.

Le pouvoir cubain paraît désormais reconnaître qu’il ne peut plus se contenter d’ajustements marginaux. Le 18 juin 2026, il a annoncé 176 transformations économiques et sociales : ouverture accrue au marché et à l’entreprise privée, conversion de certaines entreprises publiques, décentralisation de décisions, assouplissement de l’usage des terres, évolution des mécanismes de prix et de salaires, ainsi que réforme de certaines subventions. La CEPAL relève toutefois elle-même qu’une mesure approuvée n’est pas nécessairement une mesure effectivement appliquée.

En septembre, de nouvelles dispositions ont encore facilité certaines opérations d’investissement étranger, l’emploi dans le secteur privé et les activités touristiques. Reuters les inscrit dans le prolongement des réformes annoncées en juin. Le changement est significatif, mais il survient au pire moment : précisément lorsque l’environnement extérieur de Cuba se referme.

Comment attirer des capitaux lorsque des partenaires étrangers redoutent les sanctions ? Comment relancer la production lorsque l’électricité et le carburant manquent ? Comment stabiliser la monnaie lorsque les sources de devises se contractent ? Le paradoxe cubain est là : l’île tente d’ouvrir davantage son économie au moment même où ses possibilités d’ouverture extérieure se réduisent.

Une pression dont les civils paient aussi le prix

La politique américaine poursuit des visées politiques explicitement assumées. Mais ses conséquences économiques dépassent les cercles dirigeants qu’elle entend viser. Le 29 octobre 2025, l’Assemblée générale des Nations unies a demandé une nouvelle fois la fin de l’embargo par 165 voix contre 7, avec 12 abstentions.

Ce vote n’efface ni les critiques adressées au système politique cubain ni les débats sur les droits humains. Il traduit cependant l’opposition persistante d’une large majorité d’États à un dispositif économique dont les effets ne se limitent pas aux seules institutions cubaines.

Derrière les indicateurs apparaissent en effet des réalités concrètes : pénuries, transports réduits, longues coupures électriques, difficultés d’accès à l’eau, perte de pouvoir d’achat et émigration.

Sortir du face-à-face stérile

Cuba ne sortira pas durablement de la crise sans réformes internes profondes. L’État devra améliorer la productivité, moderniser son agriculture et son système énergétique, sécuriser l’investissement, élargir l’espace de l’initiative privée et restaurer la confiance dans sa monnaie.

L’autre partie de l’équation ne peut pas pour autant être ignorée. Une économie insulaire déjà fragilisée peut difficilement se reconstruire lorsque se réduisent en même temps son accès au carburant, au financement, aux marchés et parfois aux transporteurs internationaux.

Le débat sur Cuba gagnerait donc à sortir de deux lectures réductrices : celle d’une île dont toutes les difficultés seraient imputables à Washington, et celle selon laquelle les sanctions américaines seraient étrangères à la profondeur de la crise actuelle.

La réalité de 2026 est plus complexe. Cuba traverse une crise enracinée dans ses propres fragilités structurelles, mais dont l’intensité est accrue par la pression économique américaine et par l’affaiblissement des soutiens extérieurs qui lui permettaient jusque-là d’en amortir en partie les effets.

Lorsque la coercition réduit à la fois les ressources propres d’un pays et les voies par lesquelles ses partenaires peuvent lui venir en aide, la frontière entre pression diplomatique et asphyxie économique devient plus étroite. Et lorsque la pression atteint l’électricité, l’eau, les transports, l’alimentation et les services essentiels, ce n’est plus seulement la viabilité d’un modèle économique qui est en question. C’est la capacité d’une société à continuer de fonctionner normalement.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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