La revanche de l’Est : la fin de l’Allemagne de l’Ouest a enfin sonné

La revanche de l’Est : la fin de l’Allemagne de l’Ouest a enfin sonné Source: Gettyimages.ru
La revanche de l’Est : la fin de l’Allemagne de l’Ouest a enfin sonné [photo d'illustration]
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Les défaites de l’establishment aux élections régionales dans l’est de l'Allemagne sont bien plus qu’une crise des partis, estime l'historien allemand Tarik Cyril Amar.

Il arrive que la justice de l’histoire se manifeste de façon poétique. Elle peut aussi se révéler d’un comique irrésistible, bien que cruel. La tragédie bien connue de l’Allemagne – ou, disons, l’une de ses tragédies – réside dans son manque chronique d’ironie, si bien que nombre d’Allemands ne percevront pas le côté cocasse de la situation actuelle. Pourtant, la débâcle récente des partis traditionnels lors de trois scrutins régionaux décisifs – en Saxe-Anhalt, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin – revêt un caractère à la fois ironique et amplement mérité.

Ce sont les succès spectaculaires du parti de la nouvelle droite « Alternative pour l’Allemagne » (AfD) dans deux de ces Länder (Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale) qui ont le plus attiré l’attention. Et à juste titre : d’une part, les dernières illusions de l’establishment quant à la possibilité d’écarter l’AfD de la scène politique allemande grâce à un « cordon sanitaire » ont désormais rejoint ce qui est leur place depuis bien longtemps : les poubelles de l’histoire. Les ultimes tentatives désespérées de maintenir ce cordon sanitaire pourront peut-être perdurer encore quelque temps ici ou là, mais il s’agit désormais d’un zombie : non seulement laid et dépourvu de cervelle, mais bel et bien mort.

Alors que les grands médias allemands ne cessent de s'alarmer et de brandir frénétiquement le slogan de « la démocratie en péril », en réalité la fin du « cordon sanitaire » – c’est-à-dire d’un cartel de discrimination systématique à l’encontre d’un parti légal – constitue, de toute évidence, une excellente chose pour une démocratie authentique. En effet, la politique du « cordon sanitaire » constituait une insulte à celle-ci dans la mesure où elle privait de facto d’une partie de leurs droits les électeurs du parti ayant la plus grande audience en Allemagne.

Si le parti Die Linke (La Gauche), vainqueur à Berlin, s'apparente à une formation quasi institutionnelle – qui n’a pas fait l’objet d’un « cordon sanitaire » mais a au contraire contribué à l’ériger face à l’AfD –, sa victoire dans la capitale n’en constitue pas moins un sérieux revers pour les partis traditionnels établis de longue date.

Toutefois, ces trois séismes politiques qui viennent d’ébranler l’establishment allemand présentent d’autres aspects importants. Le premier étant que les deux partis composant la coalition au pouvoir en Allemagne – les conservateurs traditionnels (CDU) et les sociaux-démocrates centristes (SPD) – ont essuyé des défaites humiliantes, voire écrasantes dans le cas de la CDU.

À Berlin, la déroute du SPD est telle qu’il a fini à la cinquième place. Alors que la ville est historiquement associée à des figures emblématiques du parti comme Ernst Reuter et Willy Brandt, tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’un désastre susceptible de mettre un terme à la carrière politique de la candidate locale. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, il est vrai, la dirigeante régionale du SPD, Manuela Schwesig, a pris ses distances sans ménagement avec son propre parti, ce qui lui a valu la deuxième place. Pas la première, toutefois, celle-ci étant revenue à l’AfD. La défaite de Schwesig est aujourd’hui présentée comme un succès ; cela en dit long sur le désespoir de l’establishment.

Et puis, il y a la CDU. Que dire de plus, au juste ? Historiquement, la CDU est le parti fondateur de l’Allemagne (de l’Ouest) d’après-guerre, sous l’autorité d’un homme alliant un génie de la ruse politique à un réalisme intransigeant : Konrad Adenauer. Depuis lors, bien qu’elle n’ait évidemment pas toujours été aux commandes – d’abord à Bonn, puis à Berlin –, la CDU (conjointement avec sa cousine bavaroise, la CSU) s’est imposée comme le parti au pouvoir par défaut en Allemagne.

Là, pour la première fois de son histoire, la CDU a subi un échec si cuisant qu’elle n’est plus représentée dans un parlement régional : en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, le parti d’Adenauer, autrefois fier, mais désormais transformé en une troupe de traînards sans joie sous la houlette de Friedrich Merz, n’a pas franchi le seuil des 5 % et se retrouve exclu du jeu. On ne saurait sous-estimer la portée de cette débâcle, même s’il s’agit d’un résultat régional et non national (pour l’instant).

Les rumeurs abondent quant au sort de Friedrich Merz, cet obstiné « chancelier de la catastrophe » et sans doute le plus grand perdant de l’histoire allemande d’après-guerre (oui, il surpasse même Erich Honecker). Pourtant, ces spéculations sont bien moins intéressantes qu’un aspect généralement négligé. C’est ce qui nous ramène à la raison pour laquelle nous assistons ici à un moment très cocasse de justice poétique dans l’histoire allemande : la CDU n’a pas été terrassée n’importe où, mais précisément dans l’ex-Allemagne de l’Est, là même où l’AfD a triomphé et fait voler en éclats le « cordon sanitaire ».

C’est l’Histoire avec un grand H qui se joue ici, car il ne s’agit pas seulement d’un fiasco irréversible pour la CDU ; la situation dépasse également le déclin et la chute, plus étendues, des partis traditionnels allemands ainsi que de leur écosystème politique, médiatique et culturel. Ce qui se joue véritablement aujourd’hui, enfin, c’est la fin de l’Allemagne de l’Ouest. Contrairement à l’ancienne Allemagne de l’Est (RDA), l’Allemagne de l’Ouest n’a pas réellement pris fin avec la réunification de 1990. Au contraire : alors que les deux Allemagnes de la guerre froide auraient pu s’unir fraternellement pour bâtir un nouveau foyer politique, cette chance historique unique a été allègrement gâchée ; l’Allemagne de l’Ouest a tout simplement absorbé l’Allemagne de l’Est. Ainsi, en Allemagne même, la guerre froide ne s’est pas achevée par un véritable nouveau départ, mais par la volonté de l’Ouest d’imposer ses modèles à l’Est.

L'Allemagne unifiée qui a vu le jour était, à tous égards essentiels, une Allemagne de l'Ouest à plus grande échelle. Le fait que l’ancienne chancelière Angela Merkel soit originaire de l’Est a eu aussi peu d’incidence sur ce déséquilibre flagrant que la couleur de peau du président américain Barack Obama en a eu sur la persistance du racisme en Amérique. À l’Est, le ressentiment qui en a découlé – sentiment tout à fait compréhensible – a été un facteur clé du succès massif de l’AfD. Ce succès et l'effondrement simultané de la CDU au niveau régional – ce parti qui incarnait et, de fait, prétendait représenter l'essence même de l'identité ouest-allemande – marquent désormais le début de la fin de cette période de l'histoire allemande.

À peine plus d’une génération après que la réunification a mis fin à l’existence de l’Allemagne de l’Est de l’ère de la guerre froide, l’heure de l’Allemagne de l’Ouest a elle aussi fini par sonner. Pour les habitants de l’ex-Allemagne de l’Est à qui une autre figure emblématique de la CDU, le « chancelier de la réunification » Helmut Kohl, avait promis des « paysages florissants » mais qui ont hérité d’un statut durable de citoyens de seconde zone, cela pourrait bien ressembler à un juste retour de bâton pour un establishment occidental qui les a trompés, exploités et, au mieux, pris de haut.

La fin imminente de l’Allemagne de l’Ouest est, en principe, une bonne nouvelle, y compris pour les nombreux Allemands qui, prisonniers d’une mentalité ouest-allemande dépassée, ne sont pas encore en mesure de le comprendre. Dans le même temps, un grand danger se profile : le processus visant à se défaire enfin de la vieille peau inadaptée d’une Allemagne de l’Ouest conçue comme un État client de la guerre froide est certes engagé, mais la résistance politique et psychologique est forte, voire violente. Le spectre de l’Allemagne de l’Ouest quittera la scène de l’histoire, mais il pourrait encore causer bien des dégâts avant de disparaître.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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