Bab el-Mandeb révèle une transformation plus générale de la puissance : il n’est plus toujours nécessaire de contrôler une route stratégique ; il peut suffire d’en maîtriser le niveau de risque. Analyse de Rodrigue Nana Ngassam.
À première vue, l’équation paraît disproportionnée : un mouvement armé enraciné dans l’un des pays les plus pauvres du monde face aux principales marines, compagnies de transport et économies de la planète. Pourtant, depuis Sanaa, les Houthis sont parvenus à introduire leurs calculs dans ceux des armateurs, des assureurs, des États du Golfe et des puissances occidentales.
L’offensive conduite en septembre 2026 sur la côte occidentale du Yémen donne à cette évolution une dimension nouvelle. Les Houthis ont accru leur emprise sur des positions stratégiques autour de la mer Rouge, notamment Mocha et des espaces proches du détroit, renforçant leur capacité de pression sur l’une des principales portes maritimes entre l’Asie et l’Europe. Ils affirment parallèlement que la navigation internationale demeure sûre, à l’exception notamment des navires saoudiens visés par leurs opérations. Cette sélectivité n’atténue pas leur pouvoir ; elle en révèle la nature : faire de l’accès au détroit une variable politique.
Bab el-Mandeb n’a jamais eu besoin des Houthis pour être stratégique. Situé entre le Yémen et la Corne de l’Afrique, il commande l’accès méridional à la mer Rouge, donc à Suez. Mais depuis la fin de 2023, une autre réalité s’est imposée : la valeur d’un détroit ne réside pas seulement dans les volumes qui le traversent ; elle réside aussi dans le coût mondial de l’incertitude lorsque son passage n’est plus garanti.
La démonstration économique a été spectaculaire. Lorsque les attaques contre la navigation ont poussé les compagnies à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a estimé qu’un trajet Asie-Europe pouvait s’allonger d’environ douze jours, soit près de 30 % de temps de transit supplémentaire, tandis que l’allongement des rotations réduisait d’environ 9 % la capacité effective mondiale de transport conteneurisé. Le tonnage empruntant le golfe d’Aden avait chuté de plus de 70 % entre décembre 2023 et février 2024.
La puissance houthie s’est alors traduite en coûts très éloignés du champ de bataille yéménite. L’Égypte estime avoir perdu environ 7 milliards de dollars de recettes du canal de Suez en 2024, soit une chute de plus de 60 %. Sur les marchés de l’assurance, les primes de risque de guerre pour certains navires empruntant la mer Rouge sont passées en 2024 d’environ 0,7 % à jusqu’à 2 % de la valeur du bâtiment pour une seule traversée. Quelques drones et missiles suffisaient ainsi à modifier des décisions prises à des milliers de kilomètres.
C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler une puissance par le risque. Les Houthis n’ont pas besoin de fermer hermétiquement Bab el-Mandeb. Ils doivent seulement maintenir une probabilité d’attaque suffisamment crédible pour que l’armateur, l’assureur ou l’État intègre cette menace à son calcul. La perception devient alors une force matérielle : modification des routes, hausse des primes, consommation accrue de carburant, retards et renchérissement des chaînes logistiques.
Plus remarquable encore, cet effet perdure. En avril 2026, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva, constatait que le nombre de passages par Bab el-Mandeb restait proche de la moitié de son niveau de 2023. Le choc militaire avait donc produit une modification durable des comportements économiques.
Pourtant, le système mondial s’adapte. Selon l’Energy Information Administration, les flux pétroliers par Bab el-Mandeb sont remontés de 3,9 millions de barils par jour au premier trimestre 2025 à 8,1 millions au deuxième trimestre 2026. Tous les marchés n’ont ni la même tolérance au risque ni les mêmes possibilités de contournement : la puissance de perturbation dépend de la capacité des acteurs à absorber, contourner ou réassurer le risque.
L’asymétrie demeure néanmoins saisissante. Pour sécuriser une route maritime, une grande puissance doit mobiliser frégates, aviation, renseignement, défense antimissile et logistique. L’acteur perturbateur doit surtout conserver une capacité crédible à lancer drones ou missiles. Bab el-Mandeb met ainsi en lumière une transformation de la puissance maritime : la capacité d’interdiction peut produire des effets géopolitiques sans maîtrise navale de l’espace menacé.
L’Iran occupe une place centrale dans cette équation, sans que les Houthis puissent être réduits à de simples exécutants. Téhéran leur a apporté soutien, technologies, armements et savoir-faire ; mais, comme l’a relevé Jon Alterman, du Center for Strategic and International Studies (CSIS), ce soutien n’équivaut pas à un contrôle mécanique. Les Houthis conservent leurs propres intérêts, leur agenda yéménite et une capacité de décision autonome.
Pour l’Iran, leur implantation possède néanmoins une valeur stratégique considérable. À l’est, Ormuz conditionne l’accès maritime au Golfe ; à l’ouest, Bab el-Mandeb commande l’accès à la mer Rouge. Emile Hokayem, de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), estimait encore en juillet 2026 que la perturbation de Bab el-Mandeb constituait l’un des principaux instruments de pression des Houthis sur Riyad. La perspective de tensions simultanées autour d’Ormuz et de Bab el-Mandeb dessine ainsi une géographie de la coercition maritime capable d’affecter une part considérable des exportations énergétiques du Golfe.
Les gouvernements l’ont compris. Le 15 septembre, Abdel Fattah al-Sissi et Mohammed ben Salmane ont insisté sur la nécessité de garantir la sécurité et la liberté de navigation en mer Rouge et à Bab el-Mandeb. Quelques jours plus tard, le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, réclamait davantage de bâtiments militaires pour protéger la navigation, rappelant qu’environ 40 % du commerce italien passe par Suez. Sanaa est ainsi devenue un paramètre dans les calculs du Caire, de Riyad, de Rome, de Washington et des grandes compagnies maritimes.
Washington se trouve, lui aussi, devant un dilemme. Sollicité par Riyad, Donald Trump a jusqu’ici refusé d’engager directement les forces américaines contre la nouvelle offensive houthie, privilégiant le renseignement, l’aide au ciblage et le maintien du canal de discussion ouvert par Oman. Cette retenue ne signifie pourtant pas que l’option militaire ait disparu : Washington a déjà conduit une campagne de frappes de grande ampleur au printemps 2025, interrompue après une médiation omanaise par laquelle les Houthis s’engageaient notamment à ne plus viser les bâtiments américains. La question devient donc celle du seuil : à partir de quel niveau de menace contre la liberté de navigation ou les intérêts américains le coût de l’inaction redeviendrait-il supérieur à celui d’une intervention ?
Le coût humain interdit toutefois toute fascination pour cette performance stratégique. La nouvelle offensive de 2026 a déjà déplacé plus de 100 000 personnes à l’intérieur du Yémen et poussé plusieurs milliers d’autres vers Djibouti. La conversion de Bab el-Mandeb en levier de puissance s’inscrit dans une guerre qui continue de faire payer aux populations yéménites le prix des ambitions régionales.
Que peut-il se passer désormais ?
Une stabilisation régionale réduirait progressivement la rente stratégique houthie : plus les armateurs reprennent confiance, plus la valeur coercitive du risque diminue. Maersk et Hapag-Lloyd ont ainsi recommencé en septembre à faire transiter certaines lignes par Suez, tout en conditionnant toute extension du dispositif à l’évolution sécuritaire.
Mais une deuxième trajectoire serait plus lourde de conséquences. Si la pression autour de Bab el-Mandeb devait se combiner durablement avec celle exercée autour d’Ormuz, les marchés ne feraient plus face à un seul point d’étranglement, mais à une architecture convergente de vulnérabilités maritimes. La hausse récente du pétrole après des attaques houthies contre Riyad montre à quelle vitesse la perception du risque régional peut se transmettre aux marchés énergétiques.
Une troisième évolution est plus structurelle encore : Bab el-Mandeb pourrait devenir un précédent. Drones, missiles de précision et systèmes relativement accessibles réduisent désormais la distance entre la puissance des États et celle d’acteurs capables de menacer des infrastructures ou des passages étroits. Or, l’économie mondiale reste concentrée autour de quelques détroits, canaux, ports, câbles sous-marins et corridors énergétiques. Le CSIS estime qu’environ 17 % du trafic Internet mondial transite par les câbles passant sous Bab el-Mandeb.
C’est peut-être la véritable leçon de Sanaa. La mondialisation a construit son efficacité sur la concentration des flux ; elle a simultanément concentré sa vulnérabilité. Celui qui ne possède ni grande économie ni marine océanique peut acquérir une influence disproportionnée s’il est en mesure de menacer l’un des nœuds dont dépend cette circulation. Les Houthis ne maîtrisent ni Bab el-Mandeb ni l’économie mondiale. Ils ont pourtant démontré qu’entre la liberté de navigation et la fermeture d’un détroit existe une troisième forme de puissance : celle qui organise suffisamment l’incertitude pour imposer son coût aux autres.
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