Entre le discours d'Emmanuel Macron présentant ses vœux aux Armées, vindicatif et présomptueux, et celui de Vladimir Poutine devant les ambassadeurs, posé et stratégique, deux visions du monde totalement différentes – et inconciliables – s'affrontent. Karine Bechet estime qu'une seule en sortira vainqueur.
D’un côté, à travers le discours du président russe Vladimir Poutine, on sent pointer une volonté de dépasser le conflit, non pas pour revenir en arrière, mais pour l'utiliser afin de construire un monde plus juste, qui tient compte des erreurs antérieures commises, un monde multipolaire. Il souligne avec justesse, en ce sens, que « la paix ne vient pas d’elle-même, elle se construit chaque jour ».
Devant les ambassadeurs, le président russe a rappelé la volonté de la Russie de continuer le dialogue avec l’Occident, même avec l’Europe, déclarant : « La Russie est prête à rétablir ses relations avec les pays européens et ouverte à la coopération avec tous les États sans exception. » Mais l’Europe y est-elle prête ? Et quelle « coopération » l’Europe est-elle prête à concevoir avec la Russie ?
La coopération sous-entend une égalité entre les parties et un respect mutuel. Certains signaux viennent effectivement d’Europe, sous-entendant la nécessité de restaurer un dialogue avec la Russie. Pour autant, les apparences peuvent être trompeuses.
En Italie, Giorgia Meloni a estimé que « le moment est venu, où l’Europe devrait parler aussi avec la Russie ». Elle avançait même l’idée avec la France d’un « envoyé spécial » européen pour unifier la position de l’Europe, qui manifestement manque beaucoup d’unité sur le sujet des relations avec la Russie sur fond de conflit en Ukraine. Trouver cette personne ne sera pas simple. En tenant compte de l’absence totale d’autonomie de l’Europe sur ce dossier par rapport aux atlantistes, notamment américains, l’intérêt de cette fonction est plus que relative – sinon à encore tenter de créer la fiction d’une existence politique de l’Europe.
Pour sa part, le président français Emmanuel Macron déclarait en décembre dernier qu’il allait « redevenir utile » pour les Européens « de parler à Vladimir Poutine » et de restaurer un « dialogue complet avec la Russie ». Mais comme le rappelle l’UE, le moment n’est pas encore venu... puisqu’en fait la Russie n’a pas cessé le combat.
En Allemagne, même son de cloche de la part du Chancelier, pour qui soudainement la Russie est un pays européen avec lequel il faut trouver un compromis.
Comment expliquer ces déclarations ?
Tout d’abord, il semblerait que le deuxième tir de missile Orechnik, suite à l’attaque perpétrée contre la résidence du président russe dans la région de Novgorod fin décembre, ait porté ses fruits. Il a fait peur et rappelé une réalité : les pays occidentaux, tous, sont à portée de tir du missile russe et leur système de défense aérienne, à ce jour, ne peut l’arrêter. C’est d’ailleurs, ce que rappelle Macron dans son dernier discours devant les forces armées françaises : « Il faut poursuivre le travail, que nous avons initié avec les Européens, pour développer des feux dans la très grande profondeur », car avec le deuxième tir du missile Orechnik, la Russie a démontré qu’elle possède des technologies mettant les pays européens à portée de tir.
Autrement dit, les Européens tout comme les Américains, bref les atlantistes ont besoin de temps. Le temps de maîtriser les technologies que la Russie a elle déjà développées et qui la met dans une situation avantageuse. Ils ne veulent pas que la Russie puisse avec la volonté de sa capacité, car ils ne seraient en situation, ni de protéger les pays européens, ni de répondre efficacement.
Quoi de mieux que d’appeler au dialogue, en attendant ? Rien, surtout que cette technique a déjà fait ses preuves et ne s’est jamais démentie.
Les intérêts stratégiques de la Russie sont incompatibles avec ceux des atlantistes
Pourtant, le président russe tempère : si la porte est ouverte (au dialogue), cela ne signifie pas que chacun a le droit d’entrer. Et de préciser : « La Russie poursuivra de manière constante les objectifs qu’elle s’est fixés tant que l’Ukraine n’exprimera pas sa volonté de parvenir à un règlement. » Chacun comprend parfaitement que l’Ukraine n’est pas un sujet. La Russie poursuivra ses objectifs, tant que les atlantistes, de part et d’autre de l’Atlantique, ne seront pas réellement prêts à un dialogue constructif, qui tienne donc compte également des intérêts de la Russie.
Et finalement, nous en revenons toujours à la chose. Tout ce processus bloque sur un point fondamental : les intérêts stratégiques de la Russie sont fondamentalement incompatibles avec ceux des atlantistes, gouvernant ce monde global. Par principe, dans un monde global, il ne peut y avoir de prise en compte d’un intérêt national quel qu’il soit, sinon ce monde n’est plus global.
Sinon on en revient à la conception avancée par la Russie d’un monde multipolaire. Et comme le souligne Poutine : « Moscou affirme son attachement sincère aux principes d’un ordre mondial multipolaire et plaide pour le renforcement du rôle central de l’ONU dans les affaires internationales. » Oui, dans un monde multipolaire, l’ONU – ou une autre organisation internationale universelle – peut à nouveau fonctionner. Aujourd’hui, ces institutions sont objectivement incapables de fonctionner sur les grands sujets de conflits, car le compromis est objectivement impossible : soit un monde global, soit un monde multipolaire.
Si l’on n’oublie pas ce petit « détail » – et l’histoire est faite de ces « détails » –, alors la notion de dialogue, tout comme celle de paix, apparaît bien différente, que vous soyez à Moscou, ou à Paris et Washington.
La position de Macron est claire : il faut se réarmer, il faut aller plus vite, plus loin. Concrètement, l’effort budgétaire, qui appelle un effort de guerre : « L'actualisation de la loi de programmation militaire, qui va porter ce changement d'échelle, prévoit pour la période 2026-2030 un effort supplémentaire de 36 milliards d'euros. » Et le but n’est pas celui de mettre en place un monde plus juste, mais de renforcer le pouvoir atlantiste dans le cadre de la confrontation eschatologique en cours : « Pour rester libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant. »
Les atlantistes ont besoin de quelques années... avant d’engager une guerre de haute intensité : « Ces efforts supplémentaires, dits dans le jargon « surmarche », de 36 milliards d'euros, consacrent au fond trois grandes priorités, pour préserver la crédibilité opérationnelle de nos armées et faire face, si nous devions y être confrontés, à un engagement majeur d'ici trois à quatre ans. »
Quand la Russie parle de paix, les atlantistes parlent de victoire. Les mots ont un sens, il faut le prendre au sérieux.
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