Alors qu'un projet de loi sur l'annexion du Groenland est soumis au Congrès américain, le chroniqueur Jacques Frantz s'interroge sur la réaction du «monde libre» quant aux intentions de Donald Trump concernant l'île danoise.
Tout le monde, je veux dire tout le monde libre auto-proclamé n’a pas eu de mots assez durs en février 2022 lorsque la Russie a « envahi » l’Ukraine. Immédiatement, les sanctions les plus rigoureuses se sont appliquées. Des sanctions bancaires, avec la déconnexion du système Swift et la mise hors d’usage des principales cartes internationales de paiement ; sanctions commerciales obligeant les entreprises à quitter contre leur gré le territoire de la Fédération de Russie et de cesser toute activité sur ledit territoire ; enfin, interdiction de l’espace aérien américain et européen à l’aviation civile russe… La liste est loin d’être exhaustive.
La seule limite rencontrée par les sanctions se trouve dans tout ce qui pourrait désavantager les États-Unis.
Or voilà que le président des États-Unis annonce son intention de prendre possession de (pas d’envahir) l’ensemble du Groenland. Juste comme ça, parce qu’il en a besoin. Pourquoi se gêner ? Il précise dans sa magnanimité qu’il est prêt à négocier l’achat de ce territoire sous souveraineté danoise, mais il ajoute qu’il n’exclut pas le recours à la force pour s’en emparer. Autrement dit, il obtiendra le Groenland de gré ou de force.
Si l’on compare les prétentions russes et américaines, nous avons d’un côté la Russie qui revendique le Donbass pour protéger une population persécutée et, de l’autre, les États-Unis qui revendiquent un territoire pour leurs seuls intérêts contre l’avis de la population qui n’a aucune envie de devenir américaine. À noter que les prétentions territoriales russes sont les conséquences de l’échec de négociations et d’accords ouvertement non respectés par les Occidentaux. À l’inverse, les États-Unis ne proposent aucune alternative à la prise de possession d’un territoire appartenant à un autre pays, qui plus est allié des États-Unis. On n’est jamais mieux servi que par ses amis.
En prenant possession du territoire du Groenland, c’est comme si les États-Unis s’emparaient de presque quatre fois l’Ukraine. L’Ukraine s’étend sur un peu plus de 600 000 km², tandis que le Groenland s’étend sur plus de 2 300 000 km². On note au passage que les territoires concernés par un rattachement à la Russie représentent 20% du territoire ukrainien. La revendication américaine devrait susciter ire, indignation, et au final des sanctions bien plus sévères que celles qui sont appliquées à la Russie. Or on attend toujours la réaction de Bruxelles, Londres ou Paris à ce qui constitue, en droit, une véritable forfaiture. Jusqu’ici, tout ce qu’on entend, ce sont des désapprobations polies et mesurées. Pour ajouter de l’hypocrisie à l’hypocrisie, les médias occidentaux mettent ladite « forfaiture » sur le dos du seul Trump.
Ce dernier serait complètement fou et la mesure concernant le Groenland dont on ne sait encore s’il s’agit d’une « invasion », d’une « agression » ou d’une simple « annexion », relèverait de l’initiative personnelle du président en exercice des États-Unis. Dites, les normies, vous n’avez pas un peu l’impression d’être pris pour des pélicans, non ? Parce que si tel était le cas, les Démocrates auraient protesté. On aurait vu les Ocasio Cortez ou les Sanders monter au créneau. Or non seulement ce n’est pas ce qui se passe (le processus étant à l’heure où nous écrivons toujours à l’état de projet), mais encore on attend toujours la promesse que si « annexion » il devait y avoir, les Démocrates, une fois revenus au affaires (ce qui ne manquera pas tôt ou tard d’arriver), restaureront immédiatement la souveraineté danoise sur l’ensemble du territoire.
« L’indignation » des Européens
Comme écrit plus haut, les grands donneurs de leçons de Paris, de Londres, de Berlin et de Bruxelles sont très discrets sur le sujet. Certes, il est vrai qu’à l’heure où nous publions, le président Trump n’a fait qu’exprimer des intentions. De plus, reconnaissons à Trump de vrais efforts pour trouver une voie légale pour obtenir ce qu’il veut. La solution privilégiée serait la cession du territoire par le Danemark en échange d’une compensation financière. Autrement dit, un achat. Oui mais il y a un « mais », et il est de taille : la volonté des habitants du Groenland. Certes ils sont peu nombreux, mais en droit international ils doivent avoir voix au chapitre au titre du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».
Or il semble que les habitants du Groenland ne soient pas vraiment enthousiastes à l’idée de devenir américains. On les comprend dans la mesure où, ces dernières années, nombreux sont les citoyens américains vivant à l’étranger qui s’adressent aux autorités consulaires des États-Unis pour renoncer à leur nationalité pour des raisons qu’il serait trop long de développer ici. La décision définitive devrait donc revenir aux seuls habitants du Groenland consultés par référendum. Un peu comme l’a fait la Russie sur les territoires qu’elle revendique.
Récapitulons. Nous avons d’un côté un pays qui rattache à son territoire des régions où la population a été consultée et s’est exprimée massivement pour le rattachement, et de l’autre un État étranger qui fait part de son intention unilatérale d’annexer un territoire contre l’avis de la population qui y réside. Qui croyez-vous que les Européens sanctionnent ?
On attend une « coalition des volontaires » pour venir en aide aux habitants du Groenland. On attend la solidarité avec les populations vivant sur ce territoire. Bref on attend…
Certains m’ont reproché sur d’autres plateformes mon attachement excessif au droit international qui serait plus que contestable. Je n’en disconviens pas. Cependant, le droit international est ce qu’il est et il est très imparfait. Ce qui me choque davantage, c’est qu’il existe plusieurs droits internationaux. C’est le droit international qui s’applique à la carte selon que vous serez puissants ou misérables.
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