La scène a changé, mais la question demeure : la France vient-elle en Afrique pour tourner une page ou simplement pour redessiner un décor ? Docteur en sciences politiques, Rodrigue Nana Ngassam analyse la tournée africaine d'Emmanuel Macron.
Le sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le Kenya à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, a été présenté comme un rendez-vous de « partenariats pour l’innovation et la croissance ». Mais le choix du Kenya, pays anglophone et puissance régionale de l’Afrique de l’Est, n’a rien de neutre : Paris veut montrer qu’il peut parler à l’Afrique au-delà de son ancien pré carré francophone, avec l’ambition affichée de refonder sa relation avec le continent sur une base économique, plutôt que strictement politique ou militaire héritée du passé.
Le nouveau discours français
En organisant ce sommet en Afrique de l’Est anglophone, Paris lance un signal fort, alors que son influence s’est nettement érodée en Afrique de l’Ouest. Le sommet a réuni plus de 6 000 participants venus de 40 pays, dans une mise en scène pensée comme inclusive, économique et tournée vers l’investissement plutôt que vers la sécurité ou la nostalgie diplomatique. L’objectif affiché par l’Élysée était de refonder la relation Afrique-France.
Emmanuel Macron s'en est tenu à une ligne désormais récurrente dans sa rhétorique sur l'Afrique : fin du paternalisme, fin de la logique d’aide comme horizon politique, fin de l’idée selon laquelle la France aurait un droit naturel sur l’Afrique francophone. Il a lui-même expliqué que ce type de sommet ne devait plus ressembler à ces rencontres où l’Europe venait dire aux Africains ce qui était bon pour eux. Il a affirmé que ce que demande aujourd’hui le continent, ce n’est pas qu’on vienne lui « donner de l’aide », mais qu’on vienne investir, coproduire, co-investir et co-inventer. Il a aussi répété que le temps du « pré carré » était terminé et plaidé pour un partenariat « généreux, équilibré et lucide, d’égal à égal ». Mais en géopolitique, les mots ne valent que s’ils modifient les rapports de force réels.
L’argent comme preuve de retour
Le cœur du message français, à Nairobi, ce sont les montants annoncés. Emmanuel Macron a mis sur la table 23 milliards d’euros d’investissements pour l’Afrique, dont 14 milliards d’euros provenant d’acteurs français publics et privés, et 9 milliards d’euros venant d’acteurs africains. À cela se sont ajoutées des annonces majeures sur les énergies renouvelables, avec plus de 11 milliards de dollars de projets révélés pendant le sommet. Parmi les plus significatifs : un projet de carburant aérien durable au Kenya, un engagement de 10 milliards de dollars de TotalEnergies en Afrique d’ici 2030, dont 2 milliards pour des renouvelables au Rwanda, et un projet hydroélectrique de 2 gigawatts porté par EDF. Autrement dit, Paris veut prouver qu’elle n’arrive plus avec des sermons, mais avec du capital.
Le message est clair : la France cherche moins à revenir en Afrique par le discours politique qu’à s’y redéployer par l’économie, l’investissement et la finance du risque. Ce repositionnement n’est pas seulement économique ; il est aussi défensif. L’agence de Presse Internationale Reuters notait avant le sommet que la France arrivait à Nairobi « piquée » par ses revers en Afrique de l’Ouest, tandis que le Kenya lui-même avait récemment retiré à un consortium mené par Vinci un projet autoroutier de 1,5 milliard de dollars au profit d’acteurs chinois, au motif que le contrat faisait peser trop de risques sur Nairobi. Preuve que l’Afrique actuelle n’est plus un terrain d’alignement automatique : elle compare, négocie, arbitre et met les partenaires en concurrence. L’Afrique de 2026 n’est plus un espace d’influence captive ; c’est un marché stratégique, un champ diplomatique disputé et un centre de gravité de la compétition mondiale.
Les réactions africaines : intérêt, exigence, méfiance
Les dirigeants africains présents ont accueilli favorablement l’ouverture d’un cycle davantage centré sur l’investissement, mais ils ont aussi clairement posé leurs conditions. William Ruto, le président kenyan a fait de la souveraineté le mot-clé du sommet, évoqué à plusieurs reprises dans son discours de clôture, tandis que le Kenya entend utiliser cette séquence pour pousser la réforme du système financier mondial et obtenir des conditions de crédit plus justes pour les pays africains. De son côté, le président nigérian Bola Tinubu a plaidé à Nairobi pour une refonte de l’architecture financière internationale, dénonçant un système qui traite l’Afrique comme une zone à haut risque et l’empêche de financer convenablement ses infrastructures, sa santé ou son éducation. Pour lui, l’Afrique ne demande pas la charité, mais un système financier équitable lui permettant de transformer ses ressources et de s’industrialiser.
Mais la séquence a aussi révélé les limites de la communication française. Emmanuel Macron a été vivement critiqué après avoir interrompu brutalement un panel pour dénoncer un « manque de respect total », geste que beaucoup ont jugé condescendant et révélateur de vieux réflexes. Sa revendication d’un certain « pan-africanisme » a également suscité des réactions très dures. La militante togolaise Farida Nabourema a répliqué : « Le panafricanisme n’est ni une marque, ni une posture diplomatique », rappelant qu’il s’est historiquement construit contre la domination coloniale et néocoloniale. Cet épisode a remis au centre du débat une vérité inconfortable pour Paris : on ne refonde pas une relation par un simple changement de vocabulaire, surtout si les gestes réveillent encore la mémoire de la hiérarchie.
Ce que l’Afrique doit espérer et ce qu’elle doit exiger
Les Africains ne doivent pas espérer des promesses élégantes. Ils doivent espérer des résultats mesurables. Cela signifie d’abord des investissements qui ne se limitent pas à extraire ou à vendre, mais qui industrialisent. Cela signifie ensuite des projets qui créent de la valeur localement, financent les entreprises africaines, transfèrent des technologies, forment des compétences, et renforcent des chaînes de valeur installées sur le continent. La bonne question n’est donc pas : « La France revient-elle ? », la bonne question est : revient-elle pour transformer avec l’Afrique, ou seulement pour sécuriser ses positions dans une nouvelle bataille mondiale ? Les annonces sur l’énergie sont importantes, mais elles devront être jugées sur leur capacité à améliorer l’accès à l’électricité, soutenir l’industrie locale et éviter que la transition verte ne devienne une nouvelle forme de captation externe des ressources africaines.
L’Afrique doit donc juger la France non sur ses intentions, mais sur ce qu’elle laissera derrière elle : des usines, des PME financées, de l’énergie disponible, des infrastructures utiles, des emplois formels, des contrats équilibrés et un vrai partage du risque économique. Si Paris veut convaincre, il devra accepter une évidence : la France n’est plus en Afrique un partenaire naturel, mais un partenaire parmi d’autres, en concurrence avec la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie, les pays du Golfe ou les acteurs africains eux-mêmes. Nairobi peut être soit une habile opération de communication, soit le début d’une relation enfin adulte. Entre les deux, il n’y a qu’un seul juge : le réel. L’Afrique n’a plus besoin d’être séduite. Elle a besoin d’être prise au sérieux. À Nairobi, Paris a parlé d’égalité. Si c’est bien cela que Macron voulait dire à Nairobi, alors l’heure n’est plus aux proclamations. Désormais, elle est à la preuve par l'action.
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