Karine Bechet, docteur en droit public (France), présidente de l'association Comitas Gentium France-Russie, animatrice du site Russie Politics.

Des députés russes aux États-Unis : stratégie de conciliation ou aveuglement ?

Des députés russes aux États-Unis : stratégie de conciliation ou aveuglement ? Source: Gettyimages.ru
Des députés russes aux États-Unis : stratégie de conciliation ou aveuglement ? [Photo d'illustration]
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Le 26 mars, une délégation parlementaire russe s'est rendue au Capitole. Sans aucun résultat concret pour une baisse des tensions entre les États-Unis et la Russie. Pour Karine Bechet, quand Donetsk est sous le feu et la région de Léningrad systématiquement visée, cette visite de courtoisie soulève de sérieuses questions stratégiques.

La députée américaine républicaine Anna Paulina Luna a organisé la visite à Washington de cinq parlementaires russes, sous la houlette de Kirill Dmitriev, chargé par le président russe des négociations commerciales avec les États-Unis, pays où il a passé une grande partie de sa vie.

La nécessité de maintenir des rapports diplomatiques, surtout en période de conflit et d’intensification de la rhétorique nucléaire, est évidente. Pour autant, à l’heure de la surcommunication, de la guerre de l’information et de la guerre mentale conduite avec grande efficacité par les Atlantistes contre la Russie, la mise en scène d’une telle visite ne peut que soulever de sérieuses interrogations.

Peu d'information a circulé dans les médias officiels à la suite de cette visite. Non sans raison, puisqu'elle fut loin d’être favorable à la Russie. Aucune avancée n’a été obtenue sur le fond, la levée des restrictions américaines contre la Russie reste temporaire et ne signifie en rien un changement de la position stratégique américaine de domination, comme l’a d’ailleurs souligné le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui a rappelé que les États-Unis ne tiennent pas compte des intérêts de la Russie.

Donc, une rencontre de plus. Une fois de plus, Kirill Dmitriev rentre aux États-Unis, une fois de plus, il n’y a strictement aucun résultat sur le fond. Sauf des images.

Cette fois-ci, la vidéo du rêve américain illustré par le surf à Miami a été avantageusement remplacée par celle de députés russes en visite au Capitole, les yeux grands ouverts, prenant de belles photos.

Cette mise en scène, digne d’une visite de courtoisie – non sans condescendance de la part des Américains – s'accompagnait d’un commentaire particulièrement enjoué de Kirill Dmitriev, tout à sa mission « pacificatrice », sur le réseau social X : « La députée Luna est un fervent défenseur du dialogue et de la voie de la paix. Elle a joué un rôle déterminant dans l'établissement du dialogue parlementaire américano-russe et la première réunion parlementaire américaine en 25 ans. Nous nous réjouissons également de l'accueillir prochainement, ainsi que ses collègues, en Russie ! »

Rappelons que l’acceptation par le président russe Vladimir Poutine d’une rencontre aux États-Unis à Anchorage était présentée comme un premier acte, puisque le président américain Donald Trump devait, comme le protocole l’exige, lui rendre la pareille et se rendre en visite en Russie. Ce qui n’a pas été le cas. Donc, pour l’instant, la Russie continue à faire des « gestes de bonne volonté » unilatéraux, qui ne conduisent finalement à aucun résultat tangible. J'entends positif pour elle.

Cette étrange visite a été rendue alors que les frappes de l’armée atlantico-ukrainienne contre la Russie s’intensifient. Penser que l’Ukraine serait par miracle devenue un grand pays souverain et autonome ressort de la fantasmagorie malsaine, bien qu'extrêmement confortable pour certaines élites.

Depuis le 8 mars, Donetsk est à nouveau sous le feu, alors que l’éloignement du front avait un temps protégé la ville. Ce sont désormais les immeubles d’habitation qui sont pris pour cible. L’hôpital pour enfants a été très largement endommagé par un tir de missile français SCALP et huit personnes du personnel médical sont décédées. Des centaines de drones ont été lancés sur la région de Léningrad ces derniers jours. S’ils ont été détruits par la défense antiaérienne, des dégâts contre les habitations et les infrastructures portuaires et civiles n’ont malheureusement pu être évités.

Si l’on ajoute à cela le fait que Trump attend une rencontre entre Poutine et ... Zelensky, c’est un cadre qui ne laisse entrevoir aucune volonté quelconque de cette administration américaine d’améliorer les relations avec la Russie ni de prendre la Russie au sérieux. Deux jours avant l’arrivée de la délégation parlementaire russe, Trump a reconduit les sanctions adoptées par l’Administration Biden en raison de l’accusation portée contre la Russie d’avoir interféré dans les élections américaines. Il ne cesse par ailleurs de déclarer que Poutine le respecte et a peur des États-Unis.

Vue de l’extérieur, la stratégie de conciliation choisie par la Russie finit par confiner à l’aveuglement. La ligne américaine, quel que soit le président en poste, est on ne peut plus stable : il s'agit de refouler, voire d'écraser la Russie. Pour la réduire, au pire, au rôle de puissance régionale ; au mieux, l'empêcher de jouer toute espèce de rôle. Et rien n’a changé.

Cela ne veut pas dire que rien ne changera et qu’il ne faut rien faire pour que cela change. Mais une ligne stratégique ne donne pas de résultats positifs tangibles pendant plusieurs années, c’est que cette stratégie est erronée.

La ligne stratégique russe actuelle, en vigueur ces derniers temps, tendant à protéger les Américains, est objectivement inefficace. Elle ne peut produire aucun résultat, en tout cas pour la Russie. Et ce, au moins pour deux raisons.

Premièrement, d’une manière générale, les États-Unis ne reconnaissent que la force. C’est dans leur culture, ils se sont construits sur ce postulat et n’en ont pas changé depuis deux siècles. La Russie n’est donc pas en mesure de les faire évoluer sur ce point. En revanche, elle se doit, pour défendre ses intérêts, d’en tenir compte.

Deuxièmement, pour que des négociations soient productives, surtout en période de conflit, la personnalité de celui qui conduit ces négociations est essentielle. Les États-Unis ne respecteront et ne prendront jamais au sérieux comme représentant des intérêts de leur adversaire une figure qu’ils ont eux-même construite, éduquée, formée à leur vision du monde.

En ce sens, il n’est pas certain que Kirill Dmitriev, ayant vécu au États-Unis depuis l’enfance, y ayant fait ses études supérieures, ayant travaillé pour des cabinets de conseil américains (Golden Sachs et McKinsey), étant passé par le programme de Davos Young Leader (2010) et arrivé en Russie en 2011, ait le profil adéquat pour conduire les négociations en période conflictuelle entre les États-Unis et la Russie.

Si le fait d’être intégré est un avantage en période pacifique, cela devient un inconvénient en période conflictuelle, comme nous le remarquons. Or, les États-Unis ne sont pas des « arbitres », mais les initiateurs de la guerre conduite sur le front ukrainien contre la Russie. Et c’est une guerre à mort.

Toute stratégie dans un conflit implique de la détermination et des buts concrets à atteindre. Une stratégie, à l’inverse des considérations tactiques, exige une vision à long terme et une volonté politique ferme. La Russie ne pourra sortir de ce conflit la tête haute en négligeant ces éléments. Pourtant, elle a tout le potentiel pour accélérer la fin du monde global. Si elle s’en donne les moyens. Comme l’affirmait le président Poutine, la Russie ne peut exister que souveraine. Dans le monde global, elle ne pourra reconquérir totalement sa souveraineté.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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