À quoi pourrait conduire le recentrage de l'attention américaine sur l'Iran ? Analyse de Guévorg Mirzaïan, politologue, journaliste et professeur au département de sciences politiques de l’Université des finances auprès du gouvernement de la Fédération de Russie.
La chef de la diplomatie européenne Kaja Kallas a révélé un nouveau problème. Et non, il ne s’agit pas de l’absence de souveraineté dans la politique étrangère européenne — l’Europe y est habituée ; ni de la substitution des intérêts nationaux à des valeurs abstraites dans le cadre de cette politique — l’Europe considère cela comme la norme. Ce n’est même pas le manque total de professionnalisme de la chef de la diplomatie européenne : comme on a pu le voir, on peut sortir une personne d’Estonie, mais on ne peut pas sortir l’Estonie de cette personne.
Non, le problème de Kaja Kallas est l’obsession du président américain Donald Trump pour le Moyen-Orient. « Tant au Moyen-Orient qu’en Ukraine, il y a une rivalité pour les mêmes types d’armements. Il est évident que l’attention des États-Unis est actuellement fixée sur le Moyen-Orient », a-t-elle déploré.
Elle n’a pas tort. D’autant plus que cette attention comporte plusieurs aspects.
Tout d’abord, il y a bien sûr l’aspect militaire. Le plan A (c’est-à-dire une guerre éclair, impliquant la capitulation de l’Iran immédiatement après l’élimination ciblée de ses dirigeants) a échoué, et maintenant les États-Unis et Israël se retrouvent entraînés dans une guerre de longue durée. Celle-ci impliquera, à son tour, des frappes massives de missiles, de bombes et de drones contre des cibles militaires et civiles iraniennes, ainsi que la nécessité de se défendre face aux frappes de représailles de la part de l’Iran. Comme les stocks d’armes des États-Unis ne sont pas infinis et que la production de nouveaux systèmes d’armement a des limites (pour dire les choses simplement, en quelques jours seulement de guerre au Moyen-Orient, les Américains et leurs alliés ont engagé le volume de production annuel de missiles Patriot), ils vont maintenant se mettre à engloutir, comme un aspirateur, les armes des stocks de leurs partenaires en Europe et en Asie. Cela signifie que le régime de Kiev ne recevra pas ces armes, particulièrement les systèmes de défense aérienne et leurs munitions, si nécessaires pour abattre les missiles russes. À savoir, notamment, le schéma inventé par Trump, par lequel « les États-Unis ne transfèrent pas d’armes à l’Ukraine mais les vendent aux Européens qui les lui transfèrent par la suite ».
Kiev ne recevra probablement pas non plus de systèmes terrestres, car les Américains sont désormais contraints de considérer sérieusement la possibilité d’une opération terrestre contre l’Iran. Ils déploient déjà leurs troupes au Moyen-Orient et négocient la participation d’alliés et de groupements de sociétés militaires privées à cette opération, laissant ainsi le régime de Kiev seul face à l’armée russe.
Ensuite, il y a l’aspect financier. Faire la guerre coûte cher, et pour cela Trump devra puiser des fonds considérables dans divers programmes et fonds publics (étant donné que le Congrès n’a pas voté pour la guerre et n’a pas créé de fonds spécial à cet effet). En outre, le président américain tentera, au nom de l’alliance, de transférer une partie des dépenses à l’Europe, et celle-ci devra assumer ce fardeau. Probablement, au détriment des fonds alloués à la survie du régime de Kiev.
Troisièmement, il y a l’aspect diplomatique. Là, il ne s’agit pas seulement de la participation américaine à de supposées négociations de paix se déroulant au Moyen-Orient et en Europe. La présence des États-Unis n’y change rien : ces négociations sont, au fond, mort-nés et ne ressusciteront que lorsque quelqu’un de plus sensé remplacera Zelensky au pouvoir à Kiev. Il s’agit plutôt du fait que les États-Unis auront intérêt à concentrer toute la puissance de leurs alliés dans le conflit iranien, et donc à régler au plus vite tous les autres qui pourraient détourner les pays occidentaux d’une solution commune à la question iranienne, conforme aux intérêts américains. En d’autres termes, il s’agit de mettre fin au conflit ukrainien, qui accapare trop de ressources en vue d'atteindre l’objectif irréalisable (ce qui est désormais évident pour tous) d’infliger une défaite stratégique à la Russie. Et ce, au mépris des phobies personnelles de Kaja Kallas et des ambitions de carrière de sa supérieure Ursula von der Leyen, dont l’avenir politique importe peu aux États-Unis et à Trump personnellement.
D’autant plus que Trump lui-même a besoin de la Russie. Ayant perdu tous ses canaux de communication avec l’Iran, Trump a besoin de la médiation russe pour parvenir à un accord qu’il pourra présenter comme sa victoire.
Tout cela constitue pour Kaja Kallas un problème, et de longue durée (les États-Unis et les monarchies du Golfe mettront des mois, voire des années, à reconstituer leurs arsenaux). Pourtant, pour l’Union européenne, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est une chance attendue depuis longtemps. Une chance de mettre fin, même par la contrainte et à travers des scandales de démissions, à la guerre en Ukraine, suicidaire pour l’intégration européenne et les États membres de l’UE. Une chance de rétablir (là encore, par la force des choses) les relations avec la Russie qui « rendront à l’Union européenne sa grandeur ». Et il ne s’agit pas seulement de reprendre les livraisons de pétrole et de gaz, mais aussi d’instaurer un système de sécurité collective en Europe qui empêchera les bureaucrates bruxellois d’entraîner à nouveau tous les pays européens dans une énième guerre pour l’héritage post-soviétique.
La seule question est de savoir si l’UE saisira cette chance. Ou bien la laissera-t-elle passer dans son désir aveugle de poursuivre sa croisade contre la Russie ? Considérera-t-elle ce déplacement de l’attention américaine comme un moyen de se dégager de la guerre en Ukraine, ou bien comme une raison supplémentaire de « se serrer les coudes, se mobiliser et continuer la guerre pour l’Ukraine » ?
Kaja Kallas, elle, ne la saisira certainement pas. Ursula von der Leyen non plus. Le seul espoir repose sur les dirigeants nationaux de l’UE, qui sont obligés, bien sûr, de tenir compte des souhaits de leur électorat, s’ils veulent perdurer en tant que dirigeants nationaux.
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