Le projet de «Grand Israël» : facteur d’instabilité durable au Moyen-Orient ?

Le projet de «Grand Israël» : facteur d’instabilité durable au Moyen-Orient ? Source: Gettyimages.ru
Incendie à Shahran après des frappes conjointes d'israël et des États-Unis [photo d'illustration]
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Même si le projet d’un «Grand Israël» ne fait pas l'unanimité au sein de la société israélienne, ce concept idéologique, tiré de certaines interprétations des textes bibliques, risque d'influencer la donne géopolitique au Moyen-Orient. Analyse du chercheur Rodrigue Nana Ngassam.

Alors que le Moyen-Orient traverse une phase de recomposition stratégique profonde, la question du projet d’un « Grand Israël » revient régulièrement dans les débats géopolitiques contemporains. Pour de nombreux observateurs, les dynamiques actuelles — expansion continue des colonies, interventions militaires répétées dans l’environnement régional, marginalisation de la question palestinienne et soutien stratégique constant des États-Unis — alimentent l’idée d’une transformation progressive de l’équilibre territorial et politique de la région.

Derrière le discours sécuritaire officiel, certains analystes voient se dessiner une stratégie de puissance susceptible de redéfinir les rapports de force au Moyen-Orient, au risque d’affaiblir davantage les mécanismes du droit international et de prolonger une instabilité régionale déjà structurelle.

Une ambition territoriale aux racines idéologiques anciennes

L’idée d’un « Grand Israël » ne relève pas uniquement d’une rhétorique polémique apparue dans les débats contemporains. Elle trouve ses racines dans certains courants historiques du sionisme religieux et nationaliste qui considèrent que les frontières idéales de l’État israélien devraient correspondre à celles évoquées dans certaines interprétations des textes bibliques. Dans ces représentations, le territoire de l’État hébreu s’étendrait bien au-delà des frontières internationalement reconnues depuis la création d’Israël en 1948.

Il convient cependant de souligner que cette vision n’est pas unanimement partagée au sein de la société israélienne ni par l’ensemble de la classe politique du pays. Israël demeure traversé par des débats internes importants concernant la nature de son projet national, la question de la sécurité et la possibilité d’une solution politique durable au conflit israélo-palestinien. Toutefois, certains mouvements politiques influents, notamment dans les milieux nationalistes et religieux, continuent de défendre une conception territoriale extensive de l’État.

Dans cet environnement régional, l’expansion continue des colonies israéliennes en Cisjordanie et l’annexion de Jérusalem-Est sont fréquemment interprétées par de nombreux observateurs comme les manifestations concrètes d’une politique visant à rendre irréversible la présence israélienne dans les territoires palestiniens occupés.

Depuis les accords d’Oslo dans les années 1990, le nombre de colons israéliens en Cisjordanie n’a cessé d’augmenter, rendant de plus en plus complexe la perspective d’une solution à deux États, longtemps considérée comme l’horizon politique privilégié par la communauté internationale.

Dans cette perspective, le conflit israélo-palestinien dépasse désormais le simple cadre d’un différend territorial classique. Il apparaît de plus en plus comme l’expression d’une transformation plus profonde du paysage géopolitique du Moyen-Orient, où les dynamiques de puissance et les réalités du terrain tendent progressivement à redéfinir les paramètres de la négociation politique.

Le rôle central des États-Unis dans l’équation stratégique

Toute analyse des équilibres stratégiques au Moyen-Orient ne saurait ignorer le rôle central joué par les États-Unis dans la consolidation de la puissance israélienne.

Depuis plusieurs décennies, Washington constitue en effet le principal soutien militaire, financier et diplomatique de l’État hébreu. Israël bénéficie ainsi chaque année d’une aide militaire américaine qui se chiffre en milliards de dollars, faisant de lui l’un des principaux bénéficiaires de l’assistance sécuritaire américaine dans le monde.

À ce soutien financier s’ajoute une protection diplomatique quasi systématique au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. Les vetos américains répétés face aux résolutions critiques à l’égard d’Israël illustrent la solidité de cette alliance stratégique, qui repose autant sur des considérations géopolitiques que sur des affinités politiques et idéologiques profondément ancrées dans la relation bilatérale entre les deux pays.

La présidence de Donald Trump a marqué, à cet égard, un tournant particulièrement révélateur. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël en 2017, suivie du transfert de l’ambassade américaine dans la ville, ainsi que la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan syrien en 2019, ont été perçues par de nombreux États comme une validation internationale de faits accomplis territoriaux.

Ces décisions ont profondément modifié les paramètres diplomatiques du conflit et ont contribué à fragiliser davantage le consensus international autour de la solution à deux États. Face à cette réalité, certains analystes considèrent que l’alliance stratégique avec Washington offre à Israël une forme de bouclier politique et diplomatique qui lui permet de poursuivre ses objectifs sécuritaires et territoriaux avec un coût international relativement limité.

Cette situation alimente les critiques de nombreux acteurs internationaux qui dénoncent un déséquilibre structurel dans l’application du droit international au Moyen-Orient.

Une stratégie de puissance aux conséquences régionales

Au-delà de la question palestinienne, les opérations militaires israéliennes dans l’environnement régional témoignent également d’une stratégie visant à maintenir une supériorité stratégique incontestée. Les frappes régulières contre des positions militaires en Syrie, les tensions récurrentes avec le Hezbollah au Liban et les confrontations périodiques dans la bande de Gaza illustrent un environnement sécuritaire extrêmement volatile.

La rivalité indirecte entre Israël et l’Iran constitue également l’un des principaux axes de tension dans la région. Téhéran, qui soutient plusieurs acteurs non étatiques hostiles à Israël, notamment le Hezbollah libanais et certaines factions palestiniennes, est perçu par Tel Aviv comme la principale menace stratégique à long terme. Cette confrontation indirecte contribue à transformer plusieurs théâtres régionaux, notamment la Syrie et le Liban, en espaces de rivalité géopolitique où se croisent les intérêts de multiples puissances.

Dans cette logique, la consolidation militaire et territoriale d’Israël est parfois interprétée par certains acteurs régionaux comme la volonté d’imposer une forme d’hégémonie sécuritaire au Moyen-Orient. Cette perception contribue à alimenter une dynamique d’escalade stratégique dans laquelle chaque acteur régional cherche à renforcer ses capacités militaires pour préserver son propre équilibre de puissance. Le risque est alors de voir s’installer une logique de dissuasion permanente où la compétition stratégique prend progressivement le pas sur les mécanismes diplomatiques.

Dans un tel environnement, le moindre incident local peut rapidement dégénérer en crise régionale majeure.

Vers une déstabilisation durable du Moyen-Orient ?

La question centrale demeure donc la suivante : la stratégie israélienne actuelle vise-t-elle uniquement à garantir la sécurité nationale face à un environnement régional hostile ou s’inscrit-elle dans une ambition plus large de reconfiguration territoriale et stratégique du Moyen-Orient ?

Si l’hypothèse d’un « Grand Israël » demeure largement débattue et parfois contestée, une réalité apparaît néanmoins difficile à ignorer : la poursuite de politiques perçues comme expansionnistes contribue à alimenter un climat de méfiance et de radicalisation dans une région déjà fragilisée par des conflits multiples.

Dans un Moyen-Orient traversé par des rivalités confessionnelles, des guerres prolongées et des équilibres géopolitiques extrêmement précaires, toute dynamique de domination territoriale ou militaire risque de prolonger une instabilité chronique. La marginalisation persistante de la question palestinienne constitue à cet égard l’un des principaux facteurs de tension durable. 

Plus largement, la situation actuelle pose une interrogation fondamentale pour l’avenir de l’ordre international. Le système international fondé sur des règles et sur le respect du droit peut-il survivre durablement lorsque les logiques de puissance tendent à supplanter celles du multilatéralisme ? Car au-delà du seul Moyen-Orient, c’est la crédibilité même du système international qui se trouve aujourd’hui mise à l’épreuve.

Si les principes de souveraineté territoriale, de non-annexion et de règlement pacifique des différends cessent d’être appliqués de manière cohérente, le risque est grand de voir s’imposer un ordre mondial dominé par les rapports de force plutôt que par le droit.

Par conséquent, la stabilité du Moyen-Orient ne dépendra pas seulement des choix stratégiques des acteurs régionaux, mais également de la capacité de la communauté internationale à réaffirmer l’importance du droit international comme fondement essentiel de la paix et de la sécurité collective.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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