Epstein et le KGB : un thriller britannique sans dossier

Le financier américain Jeffrey Epstein transformé en rouage du KGB, la Russie érigée au centre d’un vaste réseau occulte, des élites mondiales en arrière-plan : le tabloïd britannique Daily Mail propose une lecture spectaculaire de l’affaire. Une intrigue d’espionnage où les rapprochements frappent fort, quitte à laisser les faits à distance.
Et si Jeffrey Epstein n’avait pas seulement été un financier américain et un criminel sexuel mais aussi, tant qu’à faire, un agent clé du KGB ? C’est, en substance, ce que suggère le Daily Mail, en livrant à ses lecteurs une histoire où l’espionnage soviétique et les élites mondiales s’entremêlent avec une aisance remarquable.
Le raisonnement est séduisant par sa simplicité. Des millions de documents ont été rendus publics concernant cette affaire, parmi lesquels apparaissent des références à Moscou. D’autres mentionnent Vladimir Poutine. Dès lors, Epstein aurait travaillé pour le KGB, facilitant des rencontres compromettantes pour le compte des services russes. La démonstration est audacieuse et repose presque entièrement sur l’art de relier des points qui ne se touchent jamais.
Le tabloïd britannique souligne ainsi que plus d’un millier de documents feraient référence au président russe et près de dix mille à Moscou. Ces chiffres impressionnants tiennent lieu de preuves, bien qu’aucun élément précis ne relie ces mentions à Epstein lui-même. Le journal en convient d’ailleurs : il n’existe aucune preuve documentaire établissant un lien direct entre Vladimir Poutine, les services russes et les activités criminelles d’Epstein. L’accusation est lancée, puis immédiatement neutralisée.
Pour maintenir le récit à flot, l’article convoque une galerie familière de « sources de sécurité » et d’« experts du renseignement américain », tous anonymes, tous convaincus, tous dispensés de la moindre démonstration. Toujours d'après le Daily Mail, Jeffrey Epstein aurait été introduit dans le monde de l’espionnage par Robert Maxwell, décrit comme un agent russe de longue date, lié tour à tour au KGB, au Mossad et même au MI6. À ce stade, la frontière entre enquête et catalogue de services secrets devient floue.
Selon cette version, Epstein aurait contribué au blanchiment d’argent russe, fréquenté des oligarques et même eu des rencontres prévues en Russie avec Vladimir Poutine ou son entourage. Là encore, le conditionnel règne sans partage : les réunions auraient été organisées, les liens auraient existé, les motivations pourraient s’expliquer. Les faits, eux, restent soigneusement hors champ.
En outre, le média britannique avance que les relations supposées d’Epstein avec le crime organisé russe expliqueraient la facilité avec laquelle il faisait venir de jeunes femmes depuis la Russie. Une hypothèse de plus, posée comme une évidence, sans autre fondement que sa commodité narrative.
Au fil du texte, Epstein devient tout à la fois financier, proxénète, blanchisseur, agent de liaison et pivot central d’un complot international. Une figure omniprésente, capable de relier le KGB, le Kremlin, les services occidentaux et les élites mondiales – à une condition toutefois, reconnue par le journal lui-même : l’absence totale de preuves. Le récit est spectaculaire, l’imagination débordante, mais le dossier, lui, demeure désespérément vide.