Groenland : aveuglée par la peur de la Russie, l’Europe se laisse dévorer par l’Amérique

Groenland : aveuglée par la peur de la Russie, l’Europe se laisse dévorer par l’Amérique
[photo d'illustration générée par l'intelligence artificielle]
Suivez RT en français surTelegram

Ce qui se joue autour du Groenland révèle moins une «menace russe» qu’un effondrement stratégique européen et, paradoxalement, les faiblesses du géant américain. Alexandre Regnaud décrypte une séquence où l’Union européenne apparaît désarmée, aveuglée et marginalisée dans un monde en recomposition.

Le Danemark était jusqu’alors un parfait élève de la soumission aux États-Unis : siège de la NSA à Copenhague pour espionner les dirigeants européens et achat de chasseurs F-35, enclumes volantes servant principalement à démontrer sa soumission géopolitique à l’oncle Sam.

Il participe aussi volontiers à la russophobie de base. Le général Soren Andersen, chef du Commandement arctique danois, déclare ainsi à Reuters qu’il était concentré sur la lutte contre une éventuelle activité russe dans la zone, tout en affirmant peu avant qu’il n’y avait pas de navires russes ou chinois aux abords du Groenland (principal argument de Trump pour justifier sa colonisation). 

La russophobie obligatoire, confrontée à la réalité du véritable danger pour la paix mondiale qu’est le « grand frère américain », rend l’Europe bipolaire. 

Pourtant, l’Union européenne se mobilise. Une sorte de nouvelle « coalition des volontaires » a décidé d’envoyer au Groenland un impressionnant contingent international de 37 hommes. Ils ont également effectué une patrouille aérienne, avec deux chasseurs F-35 danois et un avion ravitailleur français. Rappelons pour l’anecdote qu’en cas de rébellion, les États-Unis ont la possibilité de désactiver à distance ces avions qu’ils vendent à leurs vassaux.

Les seuls qui ne veulent pas aider, ce sont les Ukrainiens. Pourtant, ils ont signé un accord de coopération en matière de sécurité en 2024 et reçu quelque 10,4 milliards d’euros d’aides danoises depuis 2022. Ils ne veulent pas non plus rendre les F-16, donnés apparemment un peu trop vite par le Danemark, et dont, selon les médias locaux, ils auraient maintenant bien besoin face à la réelle menace américaine. Il aurait peut-être fallu y réfléchir avant. 

Ainsi, même si la mobilisation militaire européenne est avant tout symbolique et vise surtout à créer une illusion de force et de solidarité pour le grand public, elle reflète aussi une réelle perte de capacité et de moyens pour le Vieux Continent, du fait de ses choix politiques et du gaspillage ukrainien. 

En face, le comportement de Trump n’en paraît pas moins ridicule. Le Groenland est déjà de fait pleinement sous le contrôle militaire des États-Unis. L'Accord de défense du Groenland de 1951, négocié dans le cadre de l'OTAN, et qui donne aux États-Unis une grande latitude d'opération sur l'île pour sa défense, est toujours en vigueur, et leur base de Pituffik (anciennement Thule) est toujours active. La possession formelle ressemble donc à un caprice inutile. 

Trump, l’égo et la revanche

C’est sans compter d’une part sur l’égo de Trump. Le Wall Street Journal, citant ses conseillers, le dit « enthousiasmé » par le succès de l’opération Maduro, et, grisé par ce succès, prêt à continuer sa politique étrangère agressive. Il gagne, il continue. 

Il veut aussi bien sûr rentrer dans l’Histoire, en reprenant les annexions après un siècle de pause (l’île Swains en 1925) et en plaçant son pays à la seconde place mondiale en termes de superficie derrière… la Russie. Le genre de gloriole qu’il affectionne. 

Mais d’autre part, l’analyse révèle un mécanisme plus profond.  Après un an au pouvoir, Trump semble en effet avoir renoncé à son ambition initiale de réindustrialisation du pays. Le fait est que les USA ne forment pas assez d’ingénieurs et sont obligés de les importer par l’immigration, mais sont de moins en moins attractifs. Par ailleurs, ils sont dépassés face à la puissance de la Chine, notamment industrielle et d’ingénierie, ainsi que de la Russie, en termes de souveraineté énergétique et de technologie, notamment militaire. 

Ainsi, après avoir échoué économiquement (inefficacité des sanctions) et militairement (en Ukraine) face à la Russie, et économiquement (échec de la guerre des tarifs) face à la Chine, Trump est revenu à une logique américaine classique d’impérialisme et de prédation. 

Et dans ce contexte, au regard de cette défaite face à plus puissants que lui, il se venge sur les faibles, pour ne pas perdre la face. Il s’attaque ainsi au Venezuela, ruiné et corrompu, et maintenant à l’Europe — pour ceux qui n’auraient pas encore compris le niveau auquel ses dirigeants actuels l’ont faite sombrer. 

L’Europe hors de l’Histoire

Et il a toutes les chances de gagner. En effet, si elle a été inefficace face à la Chine, en raison de sa domination industrielle écrasante et du chantage aux terres rares, la politique des « tarifs » est dévastatrice pour l’Europe. Trump le sait, lui qui a annoncé des droits de douane de 10 %, puis 25 %, contre les participants à l’aventure militaire groenlandaise. L’échéance du 1er juin pour la seconde tranche est un classique de la méthode de négociation trumpienne. 

Et les effets ont été immédiats. Le journal Bild a calculé que les nouveaux droits de douane américains pourraient faire chuter les exportations allemandes vers les États-Unis de 5 % à 10 % et entraîner des pertes de 8 à 15 milliards d'euros par an. Dans la foulée, le contingent de 13 militaires allemands présents au Groenland a été discrètement, mais immédiatement, rapatrié de toute urgence via le premier vol commercial disponible

Ce recul de l’Allemagne, soutenu également par l’Italie, est symptomatique de la faiblesse européenne, mais aussi de sa stupidité. Le journal Politico nous apprend ainsi que « l’Europe s’abstient de toute rhétorique agressive », car Trump soutient la mise en place de garanties de sécurité pour l’Ukraine. Et les diplomates européens de préciser qu’ils « ne peuvent pas imaginer un monde dans lequel les États-Unis s’emparent du Groenland par la force ». Un aveuglement total face à la nouvelle réalité mondiale qui se met en place, et à la sortie définitive de l’Histoire pour l’Europe.

Car il ne faut pas se laisser berner par Macron. L'Instrument anti-coercition (IAC) européen qu’il évoque a très peu de chance d’être réellement mis en place, nécessitant un vote à la majorité qualifiée, comme le traité du Mercosur. Fidèle à lui-même, le président français aboie pour la galerie, en sachant que cela sera probablement sans conséquence. 

Une véritable réponse serait, comme le relève The Economist, de remettre en cause les bases militaires américaines en Europe. Le retrait d’une base telle que Rammstein rendrait par exemple difficile la projection de forces américaines au Moyen-Orient et en Afrique, mais la base étant située en Allemagne, retour au point de départ. 

Moralité : Trump finira par prendre le Groenland parce qu’il ne peut pas vaincre la Russie et la Chine. Mais aussi parce que l’Europe se sort elle-même de l’Histoire. Son aveuglement dogmatique l’empêche de comprendre que le monde vit un changement de « devise d’époque », pour reprendre Margarita Simonian

Alors que Trump veut imposer la loi de la jungle et du plus fort, les BRICS cherchent à développer une réelle coopération mondiale renouvelée. Un choix se pose dès lors pour chaque pays, mais, visiblement, beaucoup en Europe n’ont pas encore compris d’où vient, pour eux comme pour le reste du monde, la véritable menace, ni qui pourrait les en sortir.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Suivez RT en français surTelegram

En cliquant sur "Tout Accepter" vous consentez au traitement par ANO « TV-Novosti » de certaines données personnelles stockées sur votre terminal (telles que les adresses IP, les données de navigation, les données d'utilisation ou de géolocalisation ou bien encore les interactions avec les réseaux sociaux ainsi que les données nécessaires pour pouvoir utiliser les espaces commentaires de notre service). En cliquant sur "Tout Refuser", seuls les cookies/traceurs techniques (strictement limités au fonctionnement du site ou à la mesure d’audiences) seront déposés et lus sur votre terminal. "Tout Refuser" ne vous permet pas d’activer l’option commentaires de nos services. Pour activer l’option vous permettant de laisser des commentaires sur notre service, veuillez accepter le dépôt des cookies/traceurs « réseaux sociaux », soit en cliquant sur « Tout accepter », soit via la rubrique «Paramétrer vos choix». Le bandeau de couleur indique si le dépôt de cookies et la création de profils sont autorisés (vert) ou refusés (rouge). Vous pouvez modifier vos choix via la rubrique «Paramétrer vos choix». Réseaux sociaux Désactiver cette option empêchera les réseaux sociaux de suivre votre navigation sur notre site et ne permettra pas de laisser des commentaires.

OK

RT en français utilise des cookies pour exploiter et améliorer ses services.

Vous pouvez exprimer vos choix en cliquant sur «Tout accepter», «Tout refuser» , et/ou les modifier à tout moment via la rubrique «Paramétrer vos choix».

Pour en savoir plus sur vos droits et nos pratiques en matière de cookies, consultez notre «Politique de Confidentialité»

Tout AccepterTout refuserParamétrer vos choix